Valérie Marqueton est Sablaise. Sportive, la quarantaine, peu expérimentée en voile, elle nourrit depuis quelques années le rêve de prendre le large et de participer à l’une des courses les plus mythiques : la Rolex Fastnet Race. Samedi 26 juillet, elle fut comme des milliers d’autres équipiers au départ de la course centenaire. Une expérience qu’elle partage avec Voiles et Voiliers dans son carnet de bord. Aujourd’hui, Valérie revient sur les vingt-quatre dernières heures de course.
Valérie MARQUETON.Publié le 31/07/2025 à 17h56 sur Voiles et VOILIERS
Mercredi 30 juillet — Cinquième jour en mer
Je démarre ce cinquième jour en mer par mon habituel quart de nuit à 1 h du matin, avec Hervé. Nous prenons le relais de Bernard et Antoine, ravis des conditions de navigation. Nous sommes toujours sous spi. La mer est plus calme et Dulcissima glisse avec finesse sous un ciel étoilé.
Comparé à ces trois premiers jours de près à la gîte, c’est désormais un émerveillement de barrer dans ce moment de grâce. Sur notre bateau, nous avons même détourné le sens d’un mot pour qualifier ce qui touche au plus haut niveau d’efficience : « Nous sommes nominal ! »
C’est notre expression à nous, valable autant pour le bateau que pour les hommes à son bord. Ainsi, lors de mon deuxième quart, à 7 h du matin, alors que je barre sous spi jusqu’à 12 nœuds, je me sens pleinement nominale. Et les dauphins sont toujours là, fidèles compagnons à mes côtés.
À la mi-journée, la météo ne ressemble en rien à celle d’un Fastnet. La mer est d’huile, le ciel d’un bleu azur, totalement dégagé. Nous rangeons polaires, salopettes et vestes de quart. Toujours sous spi — celui-là même qui a miraculeusement tenu grâce à nos réparations — l’équipage sort en short et t-shirt, accablé par la chaleur. Heureusement, l’air généré par notre glisse nous rafraîchit un peu. Je vais m’installer sur le pont, à l’avant du bateau. Je savoure l’instant : l’eau qui s’ouvre sous la poussée de l’étrave, le ballet des dauphins qui ne me quittent plus, avec qui je parle comme une enfant.
Dans le cockpit, les navigateurs sont concentrés sur la stratégie à venir. Il faut composer avec les prévisions de vent et les courants pour tenter l’option la plus rapide — mais aussi la plus risquée : celle du raz Blanchard.
Nous faisons route vers l’île d’Aurigny après un bel empannage. Nous étions deux sur le pont pour la manœuvre. J’étais positionnée à l’avant pour faire glisser l’écoute de spi devant l’étai, puis attraper le point d’écoute et le ramener vivement de l’autre côté, en tirant fort et bas, tout en courant sur le pont. L’empannage est réussi.
Patrick et Tanguy, nos navigateurs, consultent Hervé, le capitaine, pour affiner notre route, alors que nous croisons de nombreux cargos. Il est 19 h. Nous savons que c’est notre dernière soirée en mer. Et le moment s’y prête à merveille, avec un océan scintillant devant nous sous un coucher de soleil somptueux.
La pression monte autour du choix stratégique pour atteindre la ligne d’arrivée.
Patrick nous lance sa playlist musicale, et nous partageons un verre de l’amitié entre marins. Hervé nous a lu, quelques instants plus tôt, le poème « Complet blanc » de Blaise Cendrars. Ces petits moments valent autant que la lumière qui nous enveloppe, réchauffant nos corps et nos âmes. Nous savons que ce temps-là restera gravé en nous à jamais. Car faire un Fastnet, ce n’est pas banal. Les émotions sont fortes et profondément ancrées.
La soirée s’avance et la pression monte autour du choix stratégique pour atteindre la ligne d’arrivée. Les navigateurs, le capitaine et l’équipage échangent, tous animés par une forte volonté de bien faire. L’option du raz Blanchard laisse peu de place à l’erreur — aucune, en réalité. Il est impératif d’y arriver avec un courant favorable, sous peine d’être refoulés par la mer.
Nous apercevons l’île de Guernesey au loin. Il n’y a quasiment personne autour de nous, ce qui sème le doute dans certains esprits. La nuit tombe. Je vais me reposer un moment pour assurer mon quart de 1 h du matin. Mais c’est la dernière nuit, et l’appel de l’arrivée nous réunit tous finalement sur le pont. Nous laissons l’île d’Alderney au-dessus de nous et mettons cap sur la pointe du cap de la Hague… et sur le raz Blanchard. Et il est bien là. Le terrible Raz !
La mer commence à bouillonner dans la nuit. Nos voiles subissent des allers-retours au rythme des vagues. Nous savons que cette fenêtre va être délicate. Nous avançons prudemment quand, soudain, un fort bruit retentit lors d’un balancement de la grand-voile. La bôme devient instable. À la lumière de la torche, nous constatons que la poulie du hale-bas a cédé dans le choc !
Antoine saisit rapidement un bout et sécurise temporairement ce nouveau point faible. Le stress est à son comble dans cette approche finale. Hervé reprend la barre, à une centaine de mètres de la zone d’arrivée. Nous sommes à 0,1 mille… puis, nous franchissons la ligne à 2 h 44, heure française — soit 4,5 jours après notre départ de Cowes.
Jeudi 31 juillet 2025 — Dulcissima Finisher
À cette heure-là, 2 h 44, je ne mesure pas encore que je ne serai plus jamais exactement la même qu’avant cet instant. C’est en arrivant à quai, en croisant les sourires et les regards marqués par cette aventure extraordinaire, que je comprends, petit à petit, qu’au-delà du défi que représentait le Fastnet pour moi, une autre histoire se jouait en coulisses.
Cette traversée a été, en réalité, un voyage au cœur de l’humain. Oui, j’ai beaucoup appris techniquement, et cette régate m’a permis un gap express dans l’apprentissage. Mais j’en ressors aussi grandie sur le plan personnel. La cohabitation nécessaire avec des personnalités très différentes, dans un environnement aussi exigeant, pousse à aller chercher le meilleur de soi-même. Maîtriser ses émotions, rester ancré, solide, bienveillant — c’est indispensable. On apprend à faire ce qui est juste pour soi, mais aussi pour les autres. Une philosophie à appliquer à la vie, je crois.
Pour témoigner de cette bienveillance, nous avons déjeuné tous ensemble aujourd’hui, et pris le temps de dire à chacun ce que nous avons retenu de ses qualités pendant cette navigation. Et cette nuit… je n’ai pas dormi ! L’effervescence sur le village et l’accueil de mon ami Jacques m’ont remplie d’énergie. Un sourire indélébile s’est plaqué sur mon visage. Je ne serai jamais assez reconnaissante envers ceux qui m’ont permis de vivre cette aventure : Yoann, qui a cru en moi et m’a lancée dans la voile avec notre rêve commun. Gigi, mon voisin, mon tonton fidèle, soutien de tous les jours.
Et bien sûr, tout mon équipage : Hervé, mon capitaine, l’Amiral ; Antoine, Bernard, Yves, Tanguy, Franckie, Jean-Christophe, Patrick, Yvrin et Mickael, aux côtés de qui j’ai appris à naviguer sur Dulcissima.
Je n’ai plus qu’une phrase pour conclure : « Quand est-ce qu’on repart voir ce rocher… en plein jour ??? ! »


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