Valérie Marqueton est Sablaise. Sportive, la quarantaine, peu expérimentée en voile, elle nourrit depuis quelques années le rêve de prendre le large et de participer à l’une des courses les plus mythiques : la Rolex Fastnet Race. Samedi 26 juillet, elle fut comme des milliers d’autres équipiers au départ de la course centenaire. Une expérience qu’elle partage avec Voiles et Voiliers dans son carnet de bord. Aujourd’hui, Valérie revient sur les 48 premières de course sur la route du Fastnet.

Valérie MARQUETON. Publié le 29/07/2025 à 09h57 sur Voiles et Voiliers
Dimanche 27 juillet — Jour 2 du Fastnet
Ce deuxième jour de navigation débute par mon premier quart de nuit. J’ai le privilège d’être en binôme avec mon capitaine, Hervé, qui sait me distiller sa connaissance de skipper tout en offrant des proverbes marins comme outils mnémotechniques imparables pour ma mémoire.
Tout commence par la gestion de la route des bateaux de nuit, pour éviter les collisions : « Rouge dans rouge, rien ne bouge ; vert sur vert, tout est clair. »
Cette première nuit se déroule sans encombre, dans l’obscurité complète, en filant au près à sept ou huit nœuds. Notre deuxième quart commence à 7 h du matin. Il fait déjà jour et les conditions sont inchangées. Hervé me prépare en cuisine un English tea et une large et rassasiante tranche de pain-beurre. Je le remercie de cette attention. Ce à quoi il me répond avec un large sourire, mais pudiquement : « Ah oui, mais ce ne sera pas tous les jours comme ça ! » Je sais qu’il prend soin de moi dans cette aventure.
Nous voguons toujours vers les îles Scilly quand, soudainement, nous sommes ralentis à cinq nœuds alors que le vent est constant à 17/18 nœuds. Jean-Christophe, qui barre, nous dit que quelque chose doit être pris dans notre quille. Après quelques minutes d’échange dans l’équipe, une marche arrière est décidée. Lors de cette manœuvre, nous voyons s’échapper à l’arrière du bateau une masse blanche, ronde et plate à la surface de l’eau. Cela ressemble fortement à un poisson-lune, ce qui nous intrigue fortement quant à la façon dont il a bien pu se coincer pour nous ralentir ainsi. Quoi qu’il en soit, libérés de ce poisson-lune (ou autre espèce), nous reprenons deux à trois nœuds de vitesse supplémentaires.
J’ai l’impression d’avoir passé trois heures dans un tambour de machine à laver.
« Terre en vue ! » Au rappel, je suis heureuse de crier aux coéquipiers que nous apercevons enfin les îles Scilly. Après environ 31 heures de navigation, nous déroulons jusqu’au coucher du soleil, avec le profil de ces belles îles aux aspérités rocheuses. Des vagues y déferlent sur des criques.
Il y a du monde à dormir dans le cockpit sur les bannettes, alors je décide d’aller me coucher dans la cabine avant, où sont stockées les voiles sur le couchage. Hervé me conseille de me caler entre les sacs de voile pour que mon corps soit stabilisé à la gîte. C’était sans compter sur les multiples virements, qui feront voler les pesants sacs à chaque fois sur moi. Je ne dormirai pas avant mon quart, d’autant plus que l’avant du bateau frappe fort dans la houle, avec un bruit assourdissant. J’ai l’impression d’avoir passé trois heures dans un tambour de machine à laver. Mon petit corps, perdu et écrasé dans ces voiles, ressemble à la couche de crème au milieu d’un millefeuille.
Vivement mon quart de 1 h du matin et le repos ensuite dans une bannette chaude. Et vivement le jour suivant, vers Fastnet Rock !
Lundi 28 juillet 2025 — Des Scilly vers Fastnet Rock
Notre premier quart de nuit en binôme avec Hervé a été venté et plus animé en matière de cohabitation maritime. Il y a toujours des voiliers autour de nous, mais la flotte est de plus en plus éparse. Je n’ai pas retrouvé nos amis et voisins navigants, dont les routes ont croisé la nôtre à plusieurs reprises hier : Heu Jude, Stawen et Neptune doivent avoir choisi une autre route que la nôtre.
Le radar indique notre position en mer d’Irlande et colore en rouge les navires en route de collision. Je suis à un croisement de trois navires rouges. Le premier passe à notre arrière, le second — un gros cargo très éclairé — me croisera et je le laisserai à notre tribord. C’est toujours impressionnant et un peu stressant d’être face à face de nuit avec ces grosses unités.
Nous laissons notre place de trois heures à 7 h du matin aux deux autres binômes de quart. Pendant la nuit, ils devront gérer une nouvelle avarie, avec un vent à 20 nœuds environ et une houle formée qui soulève la proue de Dulcissima avant de l’écraser dans le creux de la vague. Cette fois-ci, c’est l’écoute de grand-voile qui a rompu au niveau de la poulie, sous la pression du vent. Jean-Christophe, assisté des équipiers, effectue une réparation en raccourcissant le bout pour le réutiliser. À 7 h, Hervé est à la barre, et à mon tour, je lui prépare une belle tartine de pain-beurre et un café. De mon côté, afin de reprendre des forces ce matin-là, j’innove avec nos sachets de lyophilisés et je déguste sincèrement mon muesli aux fruits rouges.
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Je prends ensuite la barre. Les dauphins sont encore avec moi. En fin de quart, un gros navire de pêche de type chalutier arrive à mon tribord. Après quelques échanges par radio, nous lui passons juste devant, et avons donc largement le temps et la proximité pour constater combien il est imposant.
Quelques milles plus loin, j’aperçois un magnifique voilier qui vient droit vers nous. Il s’agit d’un équipage également en compétition, en catégorie Super Zéro — donc un très gros voilier de 60 pieds — qui revient déjà de Fastnet Rock. Schuss est splendide, avec ses trois voiles d’avant déployées. Nous prolongeons notre quart, puis je rejoins ma bannette pour retrouver un peu d’énergie après environ quatre heures en éveil.
Que se passe-t-il ?
Du près, du près, toujours du près ! Il nous en faut, des bords à tirer, pour rejoindre ce fameux rocher. Nous décidons dans l’après-midi de changer de barreur toutes les 30 minutes pour rester en alerte pendant la nuit à venir. J’apprécie de barrer et de faire glisser le bateau sur la houle dans cette mer formée. Avec 19 à 20 nœuds de vent, je fais de petites pointes de vitesse à plus de neuf nœuds. Vers 19 h, nous sommes plusieurs à nous reposer quand je ressens — et j’entends — juste au-dessus de moi, sur le pont à tribord, grincer l’écoute de génois qui est choquée de quelques centimètres.
À la carte, Patrick regarde notre route. Tanguy demande :
— Que se passe-t-il ?
Patrick lui répond :
— Eh bien, ça adonne, mon petit cœur !
— Ah oui ? À combien ?
— Eh bien, le vent adonne à 275 !


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