VOILE « C’était décidé : j’embarquerai pour la Fastnet ! » : carnet de bord d’une apprentie navigatrice – Episode 1/6

Valérie Marqueton est Sablaise. Sportive, la quarantaine, peu expérimentée en voile, elle nourrit depuis quelques années le rêve de prendre le large et de participer à l’une des courses les plus mythiques : la Rolex Fastnet Race. Samedi, elle sera comme des milliers d’autres équipiers au départ de la course centenaire. Dans son carnet de bord, elle nous raconte son parcours de navigatrice novice et sa découverte du large dans ce premier épisode.

Valérie Marqueton participera à sa première Rolex Fastnet Race.
Valérie Marqueton participera à sa première Rolex Fastnet Race. | VALÉRIE MARQUETON

Valérie MARQUETON.Publié le 24/07/2025 à 12h15 sur le site Voiles et Voiliers

Je quitte Les Sables-d’Olonne par la mer ! Il est venu, ce jour où je vais prendre le large. J’embarque pour la mythique régate du Fastnet, pour naviguer en équipage depuis l’île de Wight, au Sud de l’Angleterre, virer le non moins célèbre rocher du Fastnet jouxtant les falaises irlandaises, et enfin rallier Cherbourg, dans le Cotentin français. Et pourtant, je ne suis qu’une apprentie navigatrice, qui n’avait jamais mis les pieds sur un voilier il y a quatre ans.

Avec cette absolue inexpérience, beaucoup m’ont prise pour une illuminée !

N’avez-vous jamais imaginé que vos rêves se réalisent ? Ou simplement qu’ils se dessinent à travers chaque petit pas que vous accomplissez, en osant progressivement des choses nouvelles qui vous animent ? Je suis née au milieu des champs de blé, de colza et de tournesols, dans le Berry, où mes grands-parents, Khali, étaient agriculteurs. Petite fille, je jouais à sauter dans les monticules de bottes de paille et dans les bennes de graines. Aucun marin ou amoureux de l’océan ne m’entourait. Mais je me souviens des visites de deux petits-cousins et cousines, qui parfois nous montraient des photos d’eux vivant sur un voilier et nageant avec les dauphins. C’est peut-être là que ce fantasme de voguer sur l’océan est né. Et puis la vie est passée par là, avec ses engagements et ses remous, et j’ai oublié… J’ai oublié, jusqu’à ce qu’elle m’entraîne dans des turpitudes si profondes, que ce besoin de prendre le large de la manière la plus pure qui soit ressurgisse.

Sans jamais être montée sur un voilier, à 44 ans, j’ai acheté un modeste navire de 7,50 m, un Dufour 1 800. Avec cette absolue inexpérience, beaucoup m’ont prise pour une illuminée ! Mais j’ai appris petit à petit avec mon partenaire, et nous avons ainsi fait de belles navigations ensemble, et avec mes enfants, sur des sorties entre Les Sables-d’Olonne et la Bretagne. J’ai dû dire au revoir à mon « rêve de gosse ».

Le J/130 sur lequel Valérie et l’équipage de Dulcissima participeront à la Rolex Fastnet Race. | TOUR DES PORTS VENDÉENS

Alors j’ai souhaité apprendre encore, avec d’autres, en tant qu’équipière, pour peut-être pouvoir partir loin un jour. Ainsi, j’ai commencé à trouver des bateaux de propriétaires pour des régates locales ou des entraînements. J’y ai entendu parler de la course du Fastnet, qui semblait, aux yeux des skippers, être le Graal. Chacun évoquait cette course comme un défi très exigeant, avec une voix aussi excitée que dramatique. J’osai à peine imaginer y participer. Mais la graine était plantée dans mon cœur. Alors j’espérai qu’un équipage m’embarquerait, avec mon compagnon. Et un soir, ce fut le drame…

Il m’était impossible d’abandonner. Je devais trouver une solution pour naviguer vraiment.

Nous attendions une réponse d’un skipper quant à la composition de son équipage, et ce soir-là, mon compagnon eut la lourde tâche de m’informer que je ne pourrais être de l’aventure. Un seul équipier peu expérimenté serait intégré, pour optimiser les chances de réussite du projet, ce que je compris aisément.

En revanche, lorsque je saisis que cet équipier novice serait mon ami, et que je lui demandais ce qu’il allait répondre, un froid me glaça tout entière. Je devins silencieuse et sombre comme les abysses, lorsque je compris que lui aussi me laissait à quai pour aller vivre mon rêve sans moi. Il m’était impossible d’abandonner. Je devais trouver une solution pour naviguer vraiment.

Départ de Port Olona pour le convoyage vers Cowes. | VALÉRIE MARQUETON

Immédiatement, blottie au creux de mon salon sablais, le cœur brisé, je me réfugiai dans cette douloureuse confidence auprès de mon cher ami Jacques. « Jacques, tu te rends compte ? Il me laisse à quai dans notre projet de navigation. Moi qui ne rêve que de naviguer, je suis débarquée, abandonnée. » J’ai très vite compris que cette trahison serait la plus lourde et la plus conséquente de celles essuyées jusque-là. Jacques me répondit : « Ne t’inquiète pas, tu vas naviguer, et on va te trouver un bateau. Et s’il n’y en a pas, tu viendras sur les magnifiques gréements de la Classic ! »

Auriez-vous besoin d’une équipière très très motivée ?

Dans le même temps, je me rappelai ce magnifique bateau, un J/130 que j’avais visité avec son capitaine quelques mois auparavant, lors du Tour des Ports Vendéens. Il porte un nom à la consonance magnifique : Dulcissima. Sa coque bleu marine roi et son étrave profilée lui confèrent un style d’une rare élégance. Jamais je n’aurais eu l’audace de rêver naviguer sur une telle beauté… Mais dans la froideur hivernale de mon cœur blessé, nous étions deux femmes renvoyées au pilori du ponton, et j’osai !!! Jenny, dans une grande sororité, me confia alors le numéro de téléphone d’Hervé, le propriétaire de Dulcissima. Et dans un élan fougueux, je lui adressai ce message :
« Bonjour Hervé, J’espère que tu vas bien. Je suis Val du Sports Nautiques Sablais, nous nous sommes rencontrés l’an passé lors du Tour des Ports Vendéens. Jean-Christophe me connaît. Sportive (ultra-trail, Ironman Mont-Blanc), je cherche à faire une vraie saison de navigation, y compris le Fastnet. Auriez-vous besoin d’une équipière très très motivée ? Je serais ravie d’embarquer pour un beau projet, et je suis en pleine forme. Val »

J’y ai découvert des personnalités attachantes, des esprits libres, et une douceur de cohabitation dans le respect mutuel.

Il me confirma son intention de faire une saison de régates assez complète, avec le Fastnet, et m’indiqua que l’équipage serait constitué au cours de la saison… Hervé me précisa que, sans douter de mes capacités sportives, la première qualité pour lui était de ne pas avoir le mal de mer, et m’invita à reprendre contact pour la pesée du bateau, en mars. C’est donc ainsi que j’ai progressivement intégré l’équipage.

Nous avons démarré notre saison avec un très beau Spi Ouest-France et une place de cinquième. J’y ai découvert des personnalités attachantes, des esprits libres, et une douceur de cohabitation dans le respect mutuel. Chacun trouvait sa place, et nous n’hésitions pas à échanger nos rôles. Antoine me formait au poste de numéro un, et chacun des membres de l’équipage trouvait un moment pour m’instruire, me transmettre son savoir-faire et ses petits secrets techniques.

Le carnet de bord de Valérie où sont consignées ses aventures sur l’eau. | VALÉRIE MARQUETON

Le capitaine me confirma ma place pour l’Armen Race, comme une épreuve-test de ma capacité à rester en forme sur un parcours continu, de jours et de nuits. Les conditions furent très faciles, avec peu de vent, et j’y découvris mes premiers quarts de nuit.

« Magie à la barre d’une nuit étoilée
Sur tribord, je laisse Belle-Île filer
Une traînée de lumière me poursuit
Le spectacle du sillage des dauphins me conquit !
 »


L’Armen Race se termina après avoir admiré les belles îles de Houat et Hoëdic, dans la pétole, et avec un enchaînement de virements. C’était décidé : j’embarquerai pour la Fastnet !

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